Esteban Verdiere, l’entrepreneur qui dit « Chiche ! »

Publié le 21/12/2014

 

L’autonomie voit fleurir ça et là, des initiatives heureuses (bien que souvent isolées) pour en finir avec le sentiment de dépendance et les pratiques archaïques faisant de chaque spécificité un handicap. Depuis quelques mois, un entrepreneur caenais développe un concept de coaching en rupture total avec la règle. Son succès grandissant, Such se devait de partager avec vous cette rencontre d’exception.

portrait esteban verdiereEn un peu plus de six mois la petite entreprise caennaise Coachautonomy s’est déployée à l’échelle nationale et rentre officiellement dans la cour des grands. Les recrutements vont bon train (cinq au total prévu en janvier et septembre 2015) et le projet devenu réalité devrait changer sérieusement le quotidien des intéressés. À l’instar des entrepreneurs de sa génération, son fondateur opte pour le style «  casual » avec barbe de trois jours et crée la rupture avec les pratiques poussiéreuses du secteur de l’aide technique.

Le jeune homme a trente ans, affiche un visage détendu et parle posément. Lorsqu’il s’agit de parler de son entreprise, Esteban Verdière est dans sa zone de confort.

Il y a mis toute son énergie, sa volonté et son intelligence. Esteban EST Coachautonomy. Confiant, il sait que son concept est le bon : il veut rendre l’autonomie accessible et intelligente grâce à l’aide technique. En alliant conseil sur-mesure et solutions avant-gardistes, Estéban met K.O le matériel exorbitant auquel on doit s’adapter. Son équipe et lui-même veillent quotidiennement sur plus de 70 000 sources, pour connaître et proposer les solutions novatrices inventées dans les quatre coins du monde.

Un projet en miroir.

Ce n’était pas si compliqué et pourtant il fallait trouver l’idée. Chaque événement de la vie d’Esteban l’a conduit à transformer le monde de l’aide technique. Il a su sublimer chaque obstacle et a gagné force et talent :

esteban verdiere

Entre foyers et familles d’accueil, son enfance lui a appris que s’il voulait s’en sortir, il allait devoir faire preuve d’ingéniosité, de volonté et de solidarité. Ces valeurs ont été le terreau dans lequel allait germer l’idée de sa future entreprise… Jeune adulte, un grave accident de la circulation l’envoie directement à l’hôpital pour y passer « une éternité » et découvrir le fonctionnement « de l’intérieur ». De cet événement particulièrement douloureux, il garde une main inutilisable et une détermination renforcée. Il décide de changer de vie, passe de l’autre côté de la barricade pour devenir « aidant » et accède à une réalité marquante : « On fait à la place des gens au lieu d’aider les gens à faire. » Le bilan de sa double expérience effectué, il décide d’en faire profiter le plus grand nombre : « J’aurai aimé qu’on traduise mes besoins en une multitude d’offres différentes en fonction des prix, de ma façon de vivre. J’aurai voulu savoir tout ce qui existe et qu’on m’aide à prioriser l’achat de ces solutions. » Coachautonomy est né.

La révolution en marche ?

Esteban en est persuadé : le coaching en autonomie est le chaînon manquant dans l’encadrement du handicap. De « patient » la personne en demande ou le professionnel devient « client ». Il a donc droit aux meilleurs conseils et aux meilleurs prix.

esteban realisant un audit chez un professionnel

Et cela change toute la conception de la démarche : il n’est plus seulement question des besoins élémentaires mais des désirs de chacun. Du maquillage, à la cuisine, en passant par la mobilité, la personnalité et les habitudes de vie sont prises en compte. Esteban raconte : « Nous avons rencontré un homme qui a perdu la vue. Il aime beaucoup marcher, visiter de nouveaux endroits… Pour s’orienter, il pensait devoir choisir entre une fonction haut parleur embarrassante ou l’utilisation d’écouteurs qui posaient un problème de sécurité. Nous lui avons trouvé des chaussures connectées made in US ! Le GPS, relié directement à celles-ci, les faisaient vibrer à gauche ou à droite selon l’itinéraire. » Les inventions ne se trouvent pas sur le marché français ?

Coachautonomy repère les fournisseurs innovants et s’occupe de la mise en relation. Cerise sur le gâteau, l’achat est au prix fournisseur car Esteban insiste : « Nous ne sommes pas distributeur, nous sommes conseils. Notre métier consiste à trouver des solutions, pas à réaliser des marges. » Chaque solution trouvée est un trophée pour cet entrepreneur qui incarne la célèbre phrase de Marc Twain : « Il ne savait pas que c’était impossible alors il l’a fait. »

1ère photo : Esteban Verdiere (à droite) chez un particulier.
2ème photo : Portrait d’Esteban Verdiere.
3ème photo : Esteban Verdiere réalisant un audit chez un professionnel.

Élections européennes : Rencontre avec Àdàm Kòza, 1er député européen sourd.

Publié le 25/05/2014

Hongrois comme français voteront ce week-end pour élire leur député européen. Il y a quelques temps, SUCH a rencontré Àdàm kòza, le premier homme politique sourd a avoir été élu au Parlement Européen. Après cinq ans d’engagement au Parlement, il se représente. (mise à jour : il a été réélu depuis.)

Enfant, il savait déjà qu’il voulait faire quelque chose d’important dans sa vie. La politique est un chemin parmi d’autres pour faire avancer la cause des personnes sourdes et malentendantes, et plus généralement celle des personnes avec handicap en Europe.
L’engagement, une évidence ? La marginalisation, une fatalité ? Àdàm Kòza s’est prêté au jeu et nous raconte son parcours, nous livre son regard singulier sur son expérience au Parlement Européen de Strasbourg.

Such tire d’abord le portrait d’A. Kòza façon Proust !

 

Such interroge Adam Kòza sur son parcours politique…

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Analogie :
Un autre lieu de privation d’intimité

Publié le 03/01/2014

Analogie. Quels autres lieux existent dans lesquels les résidents se voient retirer en pratique leur vie intime, affective et sexuelle ? L’univers carcéral fait partie de ces endroits, en marge de la société, coupés de repères ordinaires qui donnent du sens à chacune de nos existences. Alors que cet univers apparaît officiellement comme une étape provisoire avant une réinsertion, la société refuse toute identification à ses résidents, les confinant à un statut de détenus ad vitam. Hors société, l’intimité est confisquée.

«On entend souvent que les personnes détenues ne sont pas des anges, pourtant on fait comme si, en les traitant comme des personnes asexuées, allant jusqu’à les priver de sexualité.» Incisif, Michaël Faure, sociologue et auteur de «Sexualité et violence en prison» (1996. Aleas Editeur), parle de la situation des détenus sans détours, spécialement lorsqu’il s’agit de leur sexualité. Factuel, il assène: «En l’état, la détention assigne la personne détenue dans une enclave où le plaisir est une zone interdite.» Bernard Bolze, fondateur de l’Observatoire International des Prisons (OIP) et auteur de « Prison de Lyon, une histoire manifeste » (Septembre 2013, Editions Lieux Dits.) nuance : «La sexualité renvoie pour beaucoup a quelque chose qui les fait échapper momentanément à la mécanique répressive, lieu d’expression de liberté et de plaisir que l’on ne veut pas leur donner. Je préfère parler d’un droit à l’intimité, pour qu’ils accèdent à un lieu qui ne regarde personne, dans lequel ils font ce qu’ils veulent ou ce qu’ils peuvent.» Historiquement, notre système de répression est positionné sur une logique d’enfermement.

Bernard Bolze, nous explique : «Les valeurs que l’on y trouve sont constitutives de notre culture depuis l’instauration des premiers lieux d’enfermement au 18ème siècle : l’isolement et la solitude rédemptrice sont inspirés par la culture chrétienne de l’époque.» et Michaël Faure d’ajouter : «La négation de la reconnaissance du droit à la sexualité est une constante de l’enfermement carcéral, psychiatrique et religieux. Le projet et les mécanismes disciplinaires de la prison ont été démontrés en détail par Michel Foucault. Le philosophe rappelait que par-delà la volonté de discipliner les corps, le jugement et la peine visaient à changer ‘’l’âme des criminels’’.» Depuis la dignité humaine a vu sa côte grimper, officiellement plus question de torture, majoritairement plus de peine de mort, la Déclaration des Droits de l’Homme est devenue un hymne universelle de l’évolution humaine dans sa version la plus élaborée. Pourtant les conditions des détenus et plus précisément ici la négation de leur intimité provoque une schizophrénie générale lorsque le sujet arrive de nouveau sur les devants de la scène.

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« En France, il existe une double injonction curieuse. Le prisonnier apparaît tantôt victime d’un lieu qui le maltraite et la semaine d’après en cas de récidive d’agression sexuelle par une personne qui vient de sortir après 20 ans de prison, il devient celui qui doit rester enfermé toute sa vie, en ignorant totalement l’absence de soins dans ces conditions d’enfermement. Cette oscillation existe depuis longtemps, c’est difficile de dépassionner la discussion.» Nina Califano, future magistrate française, auteure de « Sexualité incarcérée » (Février 2012, Editions L’Harmattan.) se souvient des réactions violentes à la suite d’une interview sur Rue89 : «Les commentaires des gens ont été très agressifs, j’ai pu lire des réactions comme ‘’on s’en fout de la sexualité des détenus.’’» Pourtant cette question de la sexualité est centrale dès que l’on considère la prison comme étape provisoire avant une réinsertion dans la société. Michaël Faure insiste : « Posons-nous plutôt la question ‘’Est-ce qu’il est nécessaire de les en priver ? Et si cela n’est pas nécessaire, pourquoi les privons-nous ?»

Des avancées contrastées en Europe et ailleurs

Disparate, la gestion de cette question dépend des pays. L’Espagne a été l’un des premiers, il y a plus de 20 ans à proposer des parloirs conjugaux, offrant aux détenus un lieu de rencontre, conservant ainsi l’existence d’une vie sexuelle. Même chose pour l’Argentine, la Finlande, le Danemark et les Pays-Bas. Martine Herzog-Evans, Franco-Britannique, professeur de droit à l’Université de Reims, spécialisée en droit de l’exécution des peines, précise : «Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les Britanniques ont un système carcéral très rigide, il n’y a d’ailleurs aucune visite conjugale possible.» L’idée de créer en France des Unités de Vie Familiale (UVF) est née au milieu des années 80 mais ne s’est réellement mise en place petit à petit qu’à partir de 2003. «La proposition espagnole par exemple, vise à régler la question de la sexualité. En France, peut-être par pudeur, les UVF permettent de proposer une solution pour les relations affectives, familiales. Système qui a d’ailleurs été copié sur celui des canadiens», explique Martine Herzog-Evans. «L’État est garant des liens familiaux, y compris de ses détenus car le capacité de réintégration est plus importante si ces liens sont préservés», ajoute Bernard Bolze.

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Pour la société, difficile de s’identifier aux détenus

Le sujet, largement impopulaire n’est pas considéré comme un sujet porteur par la plupart des politiques. L’identification aux détenus de la part de la société est compliquée. «Les vraies remises en question ont eu lieu en France dans les années 90 lorsque des hommes d’affaires, tels que Pierre Botton, Alain Carignon ou encore Bernard Tapis ont été condamnés pour des délits financiers. Ils savaient s’exprimer et la société pouvait s’identifier à eux », se rappelle Michaël Faure. Alors lorsque Nina Califano s’est plongée dans cet univers carcéral et qu’elle a échangé avec les détenus pour élaborer son mémoire qui deviendra ensuite son livre elle nous confie : «Cela m’a fait vraiment comprendre, que derrière la sexualité, c’est le rapport humain qui existe, qui est en jeu. Elle est un facteur de sociabilisation, qui nous met en contact avec l’altérité et nous permet de mieux la comprendre. Cette dimension de la sexualité a tendance à être rapidement ignorée, alors qu’elle explique pourquoi la sexualité est essentielle, en quoi elle donne à chacun le droit d’avoir une place.»

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Institutions :
Des « couvents » gênés par « la Chose »

Publié le 03/01/2014

Si les murs pouvaient parler, les relations particulières qui se tissent entre professionnels et résidents dans les institutions pourraient peut-être être décryptées. Ces établissements dits «spécialisés» accueillent les personnes en situation de handicap ayant besoin d’autrui pour vivre. Ces lieux font l’objet du plus grand mystère pour tout citoyen à qui le handicap ne s’est jamais présenté. Le «vivre ensemble» est un euphémisme dans un espace de vie où le quotidien de chaque résident est organisé non pas comme une famille mais comme une entreprise. Comment la sexualité est-elle intégrée dans cette «organisation de l’intime» qui fait la particularité de ces établissements ? Collectif et intimité ne semblent pas faire bon ménage. Deux mondes distincts, l’équipe de professionnels d’une part et celui des résidents d’autre part, se côtoient du matin au soir et vivent chacun cette (non) gestion de la sexualité et de la vie affective aux antipodes et à voix basse.

«Il n’y a pas de prise en charge, ils en parlent mais concrètement il n’y a rien qui se passe.» répondent en cœur Marie-Laure, 43 ans et Dorothée, 30 ans. Ces femmes incarnent deux générations différentes, aux éducations et aux époques sans commune mesure. Marie-Laure vit à la Richardière à Lyon depuis 24 ans et n’a connu que la vie en établissement. Elle a grandi comme ont grandi bon nombre d’enfants, puis d’adolescents, puis d’adultes handicapés de sa génération, coupés du monde et «sans jamais sortir de la poussette» aux yeux des parents et du reste du monde, comme elle le dit avec esprit. Dorothée vit chez ses parents et passe ses journées dans cette institution depuis près de douze ans. Elle appartient à la génération Y et revendique davantage son droit à rêver de la vie qu’elle souhaite. Elle bénéficie d’une sorte «d’émancipation» qui lui donne furieusement envie de faire bouger les lignes. Deux femmes qui assument et qui parlent sans langue de bois. «Je peux recevoir qui je veux, mais je ne peux pas dormir avec car ici, nous n’avons pas de lit double… Je pourrais amener quelqu’un dans ma chambre la journée, mais je ne préfère pas car tout le monde sait ce qui se passe chez le voisin et quelqu’un peut ouvrir la porte à tout moment» confie Marie-Laure.

Portrait photographique de Jennifer fournierJennifer Fournier, animatrice d’un groupe de parole dont ces deux femmes font partie, réalise également une thèse à ce sujet. Son étude, portant sur un échantillon d’établissements de la région Rhône-Alpes révèle que la sexualité est toujours traitée avec une certaine ambivalence par l’équipe encadrante : «Les résidents ont en règle général une chambre ou un studio, ce qui potentiellement est un lieu support d’intimité. Sauf qu’on se rend compte que pour un certain nombre de raisons extérieures, les résidents n’ont pas la maîtrise des entrées et sorties de cette équipe. Il y a bien des règlements mais dans la pratique quotidienne ils ne sont pas tenus. Les seules mises en place de double studio pour une vie de couple répondent à des contraintes telles qu’elles ne sont possibles que si le couple est stable.» Exit les conquêtes d’un soir ou les ratés sentimentaux. Autre ambivalence : la loi de 2002 qui rénove l’action sociale et médico-sociale dans les établissements a fait mettre en place des outils pour que les résidents participent aux décisions qui les concernent. «La vie sexuelle est mentionnée mais pas la contraception ni la maternité. La vie sexuelle n’est pas interdite entre adultes, mais elle est encadrée par des règles faites pour endiguer un potentiel débordement.» Ces règles rappellent en d’autres termes la décence à avoir au sein d’une vie en collectivité. Stupéfaction.

Envie charnelle : un risque professionnel

Dans les réunions d’équipe, on en parle. D’après ce que rapportent les directeurs d’établissements dans le cadre de la thèse de Jennifer Fournier, la sexualité des résidents est perçue comme une activité à risque : grossesse, abus sexuel, maladies sexuellement transmissibles… Elle est aussi souvent vécue comme un risque professionnel : agressivité des résidents due à la frustration, pulsion incontrôlée, voire comportement pathologique. «Certains précisent qu’ils vivent une érotisation de la relation par certains résidents à leur égard. Soit qu’il s’agisse de demande directe de relation sexuelle soit de relation plus affective. L’érotisation est parfois réelle, mais pas toujours.» rapporte Jennifer Fournier et elle ajoute : «Le personnel peut être amené à des mises à distance psychologique et physique pour se protéger. » Elle évoque une raison possible pour comprendre ces comportements défensifs : «Cela peut être lié à la représentation que certains professionnels font de leur métier, on a le sentiment d’une effraction, d’un impensé, pour eux, ils sont là pour travailler et la sexualité des résidents relève de l’espace privé de ces derniers, pas de leur travail. On peut également imaginer une carence dans leur formation.» Entre les nouvelles directives et la réalité de terrain, on touche du doigt la schizophrénie qui s’installe entre un discours ouvrant le droit à la vie amoureuse et sexuelle des résidents et un malaise des équipes à ce sujet, qui ont trouvé comme réponse de se prémunir de toute situation teintée d’envie charnelle. Sans réponse des directeurs d’établissements, chaque professionnel n’a pour seul recours que ce qui le constitue : sa sensibilité, sa propre relation à la sexualité, sa capacité de compréhension quant à la réalité intime des résidents ou sa capacité à en faire abstraction.

Désir en attente…

Le désir, l’attirance, les jeux de charmes et les fantasmes sont pourtant présents dans la vie des résidents. Pour Marie-Laure, le choix se portera sur des hommes valides, si possible assez « baraques » : « Je ne suis pas contre les personnes handicapées mais les valides me facilitent la vie. Si c’est pour se regarder dans le blanc des yeux c’est bien mais…» Et elle ajoute : «J’ai mon fauteuil ok, mais je me sens plus femme si je suis avec une personne valide.» Pour Dorothée c’est l’inverse : «Moi je ne veux pas sortir avec des personnes valides, je ne me sens pas à l’aise.» Ce qu’elle regarde en premier : « Les yeux, la bouche, et la position de l’homme dans son fauteuil, pour savoir si on peut s’embrasser ! » D’ailleurs Dorothée a des projets avec Philippe. Amoureux, ils comptent bien vivre leur histoire avec tous les ingrédients ! Le seul hic : Seuls, ils ne peuvent pas suffisamment se mouvoir pour concrétiser leurs désirs. «Le paradoxe est quand la sphère la plus intime exige une intervention.» Commente Jennifer Fournier. Comment s’adapte-on ? «On ne s’adapte pas.» explique Marie-Laure, qui n’a pas abandonné son envie de connaître le plaisir charnel avant la fin de sa vie : «Je compense beaucoup avec le lien que je crée avec les gens. J’ai été adolescente comme tout le monde et j’y pensais plus à ce moment-là, mais on n’en parlait tout simplement pas, ça faisait partie du rêve.» Dorothée, plus frondeuse, réplique «Je pense qu’il ne faut pas dire que c’est un rêve, il faut trouver des solutions.»

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L’établissement idéal ?

Le système des institutions a à peine changé en quinze ans, «ou peut-être au cas par cas» nous explique Jennifer Fournier. Elle imagine ce qui pourrait être amélioré : «Fonctionner en petites unités, comme une collocation par exemple ! Ça existe peu en France mais ça fonctionne bien en Suisse.» Pour ce qui est des grands établissements elle assure : «Si une institution décide de se saisir de cette question, il faudrait un renversement de l’organisation, repenser profondément les fonctionnements institutionnels et les pratiques professionnelles. Cela impliquerait que toute réflexion partirait des résidents, ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle. Les institutions sont organisées pour elles-mêmes ou pour les professionnels.» Hors de question pour Dorothée d’intégrer un jour l’établissement, elle a le projet de partir de chez ses parents et vivre en appartement. Les yeux de Marie-Laure pétillent lorsqu’on lui demande ce que serait l’établissement idéal : «Vivre une vie plus proche de la normalité, avoir des chambres de couples pour coucher ensemble et faire tout ce que tu peux vivre dans un appartement quand tu vis à deux !» s’exclame-t-elle avant de préciser «Je n’aime pas être seule, mais si demain on me dit que j’ai une personne 24h sur 24, ça faciliterait le choix de partir de l’établissement.»

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Sexualité handie : un tabou ?

Publié le 03/01/2014

Les sexualités handies seraient un tabou en train d’être levé ces dernières années, disent les médias, l’opinion publique, les politiques et leurs institutionnel-le-s. Un tabou en forme de fourre-tout où d’ailleurs la pluralité vaste et riche des sexualités se retrouve singularisée, « la sexualité » handie agite des questionnements dans tous les sens et veut frénétiquement faire sortir des réponses du fourre-tout.
Sauf que s’il y a un premier tabou ce serait sûrement celui de catégoriser «une sexualité handie». Ce qui est certes pratique pour fabriquer du problème et sur-produire une armada de solutions, tout ceci évidemment entre spécialistes qui évaluent et «population» qui quémande. L’assistance sexuelle est typiquement le produit de cette sexualité handie narrée comme problématique, souffrante et à soigner urgemment. Problème unique : une sexualité handie non épanouie, solution rudimentaire : des missionnaires d’épanouissement sexuel institutionnalisé. Tabou levé, affaire classée ?

Affaire stigmatisée. D’un premier non-lieu : il n’y a pas de sexualité handie. Il y a des sexualités, autant que d’individus. Autant qu’il n’y a pas un handicap, mais divers handicaps qui réagissent suivant d’innombrables parcours d’existence. Ladite sexualité handie est présentée comme un ultimatum à devoir combler de la frustration sociétale, pourtant les sexualités des différents vécus handis sont des multitudes de rencontres inédites. La notion de handicap en France est un tel agencement de contrôle sous couvert de l’organisation au soin, à la rééducation et à l’intégration, qu’il est tristement logique d’y voir attribuer une sexualité spécialisée et assistée plutôt que curieuse et stimulante.

Second non-lieu : s’il y avait sexualité handie, alors – dans les règles de l’art de la binarité fainéante – il y aurait une sexualité valide. Quelle serait sa problématique à elle ? Génitrice de normes de performance en plaisirs inatteignables ? Certes, et renvoyant à la sexualité handie son manque de commodité, de spontanéité, donc d’attractivité, tout en lui assénant d’être hors référence, provenant d’une libido anormale et inquiétante. De quoi bien débander. Ces problématiques ne sont pas fantasques, elles régissent de nombreuses idées-reçues désastreuses. Sauf que lorsqu’on prend la peine – le plaisir ! – de vraiment recevoir les idées-reçues, de se laisser aller à rencontrer autrui (et donc aussi soi-même) au-delà de la binarité moisie, il apparaît évident qu’il n’y a ni sexualité spécifiquement handie, ni spécifiquement valide ; il y a une rencontre intime, érotique, corporelle, donnant lieu à autant de sexualités qu’il y a de désirs et de plaisirs. Jouer sexuellement c’est se créer un petit océan, une fluidité diluée entre des individus, vouloir chercher dans les vagues lesquelles seraient handies ou valides revient à se noyer plutôt que nager.

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S’il faut considérer «une sexualité handie», arrêtons peut-être de vouloir solutionner ses possibilités de jouissance/s, écoutons-la plutôt questionner au-delà de ses fesses les accès restreints aux plaisirs : pourquoi les backrooms sont inaccessibles ? Pourquoi les institutions pour handi-e-s en France (où aucune sexualité multiple comme engagée ne peut pleinement s’épanouir) sont plus orientées et financées que la vie à domicile ? Pourquoi les lieux de rencontres basiques (bars, soirées en appartements, évènements culturels, etc.) sont majoritairement inaccessibles ? Pourquoi l’éducation sexuelle, la prévention d’IST et les accès aux soins gynécologiques sont minimaux pour la population handie ? Pourquoi les médias et réalisations culturelles n’érotisent jamais des corps handis ? Pourquoi dit-on d’un-e handi-e (d’autant plus psychique) que ses « pulsions » libidinales font peur là où elles existent et s’expriment autant chez des personnes valides ? Pourquoi ne pas s’occuper de l’handiphobie chez certain-e-s travailleur-euse-s du sexe autant que de la putophobie chez certain-e-s handi-e-s, plutôt que de déblatérer des siècles à la création de « respectables » assistant-e-s sexuel-le-s ? Pourquoi à domicile bon nombre de services d’auxiliaires imposent des horaires (et des jours de douche, etc.) ne permettant aucune spontanéité et imprévu de vie ? Pourquoi la précarité financière, le haut chômage, ainsi que la faible accessibilité aux transports en commun pour les personnes handies continuent de les cloîtrer à domicile en réduisant des potentielles rencontres ?

Des questionnements dont les solutions sont à déployer collectivement plutôt que de claustrer «le handicap» en dèche sexuelle. Il n’y a pas plus de misère sexuelle chez les personnes handies que chez les personnes valides, par contre il y a assurément un discours qui donne l’avantage social à des sexualités plutôt que d’autres, quant à leurs terrains d’expérimentations, leurs estimes sex-appealiennes, leurs autonomies de vécus. Considérer «une sexualité handie» continue de façonner un discours dominant où « le handicap » doit être bénéficiaire de solutions spéciales. Aucune sexualité ne nécessite une résolution, un aboutissement, mais bien plus d’innombrables préludes, ardeurs, explorations, vivacités… et infiniment plus si affinité.

Zig Blanquer